Mercure et l’émergence de l’Esprit (1)

Le Chaos a ceci de particulier qu’il n’est pas désirable. En tant que vide plein, il se suffit à lui-même et donc, en quelque sorte, néantise tout idée d’altérité. Une quelconque emprise de celui-ci sur le monde réel aurait un effet dévastateur. Il est par essence l’insensé, à la fois comme absence de sens, d’ordre, et de directions.

La tradition chinoise nous le présente comme antérieur aux quatre directions qui ont prévalut à l’édification du monde et d’ajouter également que l’on ne se sort de son emprise que par l’intervention d’une pensée active. Sans sens, sans intelligence, il n’y a pas de monde.

Si au désordre nous opposons l’ordre, c’est bien parce que nous avons le goût de l’ordre, pas seulement comme désir, mais comme élément nécessaire à toute vie.

Hermès, Mercure pour Rome, symbolise cette intelligence industrieuse et réalisatrice. Il représente l’émergence de l’esprit qui va s’imposer à l’informel pour que puisse exister toute chose. Il proclame la lumière face aux ténèbres. « Que la lumière soit ». Day one.

La figure de Mercure, en tant que mythe est très intéressante à étudier. Le mythe n’est pas seulement une histoire, on pourrait dire un conte pour les enfants ou les esprits simples, il renseigne aussi sur la façon dont la psyché humaine se construit. C’est le cosmogone. Le mythe est un récit, et en même temps, il nous récite.

La symbolique d’Hermès pour l’Égypte antique est à rapprocher du dieu Thot. Celui-ci est le vicaire de Ré, dieu suprême, fils de Noun, le Chaos. Thot est à la fois messager, illuminateur, juge intérieur, guide et médiateur. Il personnifie la révélation de la sagesse aux hommes et du chemin de l’éternité. Il est le dieu quadruple, tétramorphe, des quatre vents du ciel.

Il représente l’objectivité des connaissances venues des quatre points cardinaux, mais également la subjectivité de la compréhension, les multiples manières dont son message est reçu, les interprétations que prend sa parole dans l’esprit des gens, tous également convaincu de bien le comprendre. Il est symbole du mystère et de son déchiffrement.

Dans la tradition celtique, le symbole s’élargit encore plus. C’est le dieu Lug (Lugdunum, Lyon). Il transcende les fonctions et les capacités de tous les autres dieux. Il est à la fois druide, médecin, magicien, artisan, satiriste, etc… Il est polytechnicien, l’inventeur de tous les arts également. Et c’est lui qui vainc les Fomoires, ces créatures du Chaos.

Dans la tradition grecque, la figure est plus ambiguë. Elle est force d’élévation mais c’est une force limitée, facilement corruptible. Il est le protecteur des voleurs. C’est l’intellect perverti, la rhétorique, le langage intéressé, la subjectivité de l’esprit qui s’ordonne autour d’une intention cachée.

On a une illustration de cet aspect avec le caducée d’Hermès, une baguette d’olivier entourée de deux serpents entrelacés surmontée de deux ailes et qui servait à guérir du venin des morsures.

Dans notre cosmogonie occidentale, judéo-chrétienne, la connaissance est présentée comme un fruit défendu, dont l’accès est régi par une loi supérieure. Le serpent soumet Eve à la tentation de violer celle-ci pour s’en emparer. Le serpent est donc la forme corruptrice de la connaissance en soulignant le fait que celle-ci procède d’un savoir qui ne doit pas être accessible à l’être humain. Même idée avec le personnage de Prométhée qui vole le feu aux dieux pour l’amener aux hommes. Là encore une transgression dont l’auteur est puni.

Tout ceci sont des figures allégoriques, symboliques, qui renseignent beaucoup sur le mythe fondateur propre à chaque culture. Le mythe est un récit historique, ancestral, qui couvre beaucoup de générations, modelant les structures mentales au point de contribuer à des schémas spécifiques de réalités individuelles et collectives.

On a donc cette idée, dans notre culture, que la connaissance est potentiellement dangereuse, qu’elle est au préalable la propriété d’une autorité et que son accès est régit par des lois.

Voilà résumée toute l’histoire de la connaissance occidentale, des évangiles apocryphes et canoniques, à l’école publique et privée et jusqu’à notre société médiatique. Un schéma qui se répète tout au long des siècles : le serpent, la pomme et Eve.

Je consacrerai un article entier sur ce thème au travers, notamment d’une analyse des réseaux sociaux. En attendant, vous pourrez toujours voir le documentaire « Derrière nos écrans de fumée ».

Mon propos ici est de montrer que l’être humain a besoin, pour pouvoir construire et se construire, d’un sol stable sous ses pieds. Un des ingrédients majeurs à l’édification de cette stabilité est le langage, la raison, l’entendement, l’esprit.

Pour être, il faut pouvoir se raconter. L’histoire que l’on se crée, que l’on se conte à soi même et aux autres, ce récit dont nous devenons le héros, symbolisé par un « je » sujet et acteur, est l’axe majeur pour accéder à la grandeur, car petit être fragile et dépendant, l’enfant veut grandir, et se grandir aux yeux de ses parents, à lui même et au monde entier.

La neurologie a mis en évidence que l’isolation sensorielle, affective, dans les premiers âges de l’existence, atrophiait le cerveau et que dès lors, l’apprentissage de langue maternelle, qui se fait en seulement dix mois, pose problème. On voit ça avec les enfants sauvages.

Des expériences ont aussi démontré que le discours, le langage avait un rôle fondamental dans la représentation du réel. Dans les cas de traumatismes physiques et émotionnels, le récit de l’expérience va considérablement modifier la nature de la souffrance ressentie.

Je vous invite à prendre connaissance de la vidéo de Boris Cyrulnik en fin d’article. Neurologue français, il possède ce talent précieux de mêler intelligence et humour.

Le langage crée le réel.

Le récit crée la réalité.

Hermès, Mercure, dans l’astrologie gouverne deux signes : le Gémeaux et la Vierge, un signe d’air et un signe de terre.

Dans la roue astrologique, le gémeaux est le troisième signe. Après l’irruption de la vie, symbolisé par le Bélier, et la croissance physique et sensitive, le Taureau, le Gémeaux symbolise la mobilité. L’enfant apprend tout à la fois le langage et la marche.

Le Gémeaux, c’est la conscience de l’environnement, sa découverte, non pas comme une altérité mais comme un autre soi-même tout aussi égal. Pour ce signe d’air, les éléments de langage, le mot, les vocabulaires, les liens, sont à la fois des miroirs et des fenêtres. Ils permettent à la conscience d’établir une fixité dans la mémoire. C’est comme si le mot, en créant l’image mentale, contenait des bouts d’univers. Se découvrant être pensant, l’enfant alors construit une forme d’identité : « je pense, donc, je suis ! (Réné Descartes, mars en gémeaux)

Pour le signe de la Vierge, Mercure est aussi un indice de création de récits. En tant que signe de terre, le mercure dont il est question est lié à la main, donc à l’œil, dont au regard, donc à l’observation, donc à l’analyse, donc à …

Oui, ce signe n’est pas aérien, mais il n’en réfléchit pas moins. On a ici un Mercure qui s’apparente à Lug, le samildanach poly technicien, père de tous les arts et savoirs, aussi bien magicien que chef militaire.

Le récit, alors, n’est plus seulement narratif, il est aussi culture, c’est à dire legs, héritage. Des antiques amphores jusqu’aux peintures et films sur toiles en passant par l’imprimerie, le récit assure sa continuité par la matière, créant alors la race humaine.

Que cela soit à un titre individuel ou collectif, le récit est une besoin de l’âme, de la nature humaine. Il est cette structure axiale sur laquelle le monde va pouvoir déposer ses informations.

Je présuppose donc que, d’une certaine façon, celui-ci vient vers nous, qu’il ne contente pas ds se prélasser à nos pieds ou de faire partie de la déco. Ce mouvement ne procède pas forcement d’une intention, d’une volonté interne, mais il nous apparait comme tel. Sa manifestation nous semble animée. C’est pourquoi le récit, créateur de formes, est le pont entre subjectivité et objectivité. Il donne corps au sujet. Il donne la possibilité au monde, au Chaos, de devenir quelque chose. L’Esprit est média et médium, il est un intercesseur entre un fond dont on n’épuise jamais le sens, et une forme plurielle, métamorphe et abondante.


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